Marcher pour se retrouver
« Je pars marcher pour me retrouver. »
(Est-ce moi, l’algorithme de mon Instagram ou on entend ou lit de plus en plus de gens qui écrivent ou disent cette phrase ? Cette phrase que l’on écrit aussi sur nos carnets ou ce que l’on répond à nos proches inquiets.)
Mais… avant de se retrouver, ne faudrait-il pas déjà se trouver ?
En tout cas, moi, après 23 000 km à pied, l’ouverture d’un chemin, et l’accompagnement de mes propres enfants, d’autres duos parent-enfant sur Compostelle et des groupes de femmes sur la Via Magdalena en sororité… donc un peu d’expérience… je peux dire que je suis encore sur la voie de la trouvaille, plus que de la retrouvaille !
« Ce que tu cherches te cherche. »
Rûmî, XIIIe siècle
Rumi a posé ces mots il y a huit siècles… déjà. Et ils sont toujours aussi intacts. Vrais. Du moins souhaitables !
Ils sont la porte d’entrée de tout chemin.
Marcher pour se retrouver, c’est ce que l’on se murmure à soi-même en laçant ses chaussures après une journée harassante de chaleur, humide de pluie, ou lourde d’introspection passagère. Se retrouver. Se retrouver. Se retrouver… je dois me retrouver !
Mais je vais nous poser la question qui fâche, celle que le chemin m’a posée un soir de vent, un soir de solitude et d’abattement intérieur, quelque part entre deux lignes de crête : Céline… avant de te retrouver, t’es-tu seulement déjà trouvée ?
Ce genre de question qui nous prend la tête et qui nous donne envie de tout lâcher ou de se sentir dans le bac à sable de notre propre vie.
Il me semble que retrouver suppose d’avoir déjà rencontré. Or beaucoup d’entre nous marchent vers quelqu’un qu’ils n’ont jamais croisé : eux-mêmes. Nous sommes les dépositaires d’une lignée, les héritiers de valeurs que nous n’avons pas choisies, les habitants de vies dessinées par d’autres mains. Alors la vraie direction est devant, et elle tient en trois mots que je grave partout depuis des années.
Va vers toi.
Connaître ta géographie intérieure
« Connais-toi toi-même », γνῶθι σεαυτόν, fronton du temple de Delphes. La marche est le laboratoire de cette connaissance.
Inscription delphique, VIe s. av. J.-C.
Vingt-cinq ans de ma vie à marcher. Vingt-cinq ans de cols, de refuges, de pluie horizontale, de soleil majestueux, de questionnements, de ras-le-bol, de forêts angoissantes, de rencontres prophétiques, de ciels fracassants et de prismes différents. Plus de 23 000 kilomètres. ET non, je ne veux pas entendre que la distance ou les kilomètres ont peu d’importance… Marchez et on en reparle après. Seize chemins de Compostelle. Une ligne de crête entre le Pérou de mes ancêtres, les falaises de Bandiagara et la France, ma belle France d’où j’écris ces lignes.
Et si j’essayais de jouer à celle qui est capable de résumer tout ce que les sentiers m’ont appris, je le dirais ainsi : le chemin t’oblige (non le chemin ne t’invite jamais à rien… Il t’oblige) à connaître ta géographie intérieure. Ta carte à toi. Face à chacun de tes ravins, tes sources, tes passages étroits, tes plateaux de silence, tes déserts arides, tes marécages de mélancolies et tes sommets joyeux il t’oblige à calibrer ta boussole intérieure. Le chemin que tu traces en dessous de chacun de tes pas t’oblige à faire ce que tu ne fais pas en société parce que pas le temps, parce que trop peur d’être jugé, parce que très envie d’être aimé et accepté. Non pas tel que tu es mais tel que tu penses que l’Autre a envie que tu sois… Bref, tes propres pas et ton propre questionnement couplés de ta fatigue et de ton lâcher-prise t’obligent à prendre une lanterne et aller regarder à l’intérieur de toi chacune de tes frontières, de tes ombres, de tes peurs, de tes béquilles qui font de toi la femme ou l’homme si incroyable que tu es ou sembles être.
Marcher, c’est donc cartographier ce territoire que personne d’autre que toi ne peut arpenter à ta place. Et le but n’est pas la transformation en autre chose, le but est de te donner l’espace et le temps couplés de la confiance et le discernement pour voir ce qui t’appartient, ce qui est toi et ce qui t’a été transmis.
Là où les questions sont simples… Mais tellement difficiles à répondre. Qui es-tu quand tu n’es pas ton nom, ton prénom, ta couleur de peau, ta religion, ton statut social ou laboral, ta famille… Qui es-tu quand tu n’es rien de ce qui t’a été transmis ?
Cela peut paraître une perte de temps ou même vertigineux ! Pour moi il est encore plus vertigineux de vivre toute ta vie sans être pleinement toi ! Pleinement moi !
Mes ancêtres andins appellent cela l’Ayllu.
L’Ayllu n’est pas seulement la communauté visible, le village, la famille, la pachamama (comme tout le monde aime l’appeler) la rivière du coin ou ton enfant. Ayllu, c’est le tissu entier de ce qui te relie : la terre sous tes pieds, les morts qui marchent à côté de toi, l’enfant que tu as été et celui qui viendra. L’ayllu, c’est l’intérieur de toi et l’extérieur de toi. Celui que tu décides habiter et investir. C’est ton territoire total, et tu l’emportes partout.
Alors quand tu marches, ce n’est pas le paysage qui change. C’est toi qui te déplaces à l’intérieur de toi-même. Et ce mouvement-là, ce mouvement intérieur, est le seul qui compte.
La question est… Est-ce que tu as vraiment choisi ton Ayllu ? Est-ce qu’il te correspond vraiment ? Est-ce que tu l’aimes et tu le chéris ?
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Ton territoire est celui que tu habites à chaque instant
…de ton existence en fonction de la rencontre la plus juste que tu as faite avec toi-même.
La société contemporaine nous enseigne à habiter l’extérieur. Habiter un poste, habiter un statut, habiter une adresse, habiter un nom de famille adopté pour une femme et donné pour un homme. Nous devenons alors des experts de la géographie extérieure et des étrangers de notre propre paysage. Il est plus important de paraître, de s’adapter en apparence et d’être OK que de plonger en soi et renforcer sa structure et sa tour intérieure afin d’être en paix quel que soit le tsunami qui nous vient en face.
La marche renverse cette perspective. Elle te ramène à l’essentiel : ton territoire, ta maison, ton lieu… c’est celui que tu habites dans l’instant présent, quel que soit l’endroit où tes pieds se posent. Un col des Pyrénées, une chambre d’hôpital, une cuisine un lundi matin, une catastrophe physique ou intérieure.
Se trouver, ou se retrouver, c’est exactement cela : cet axe que tu ne perds plus une fois que tu l’as trouvé ou retrouvé. C’est être soi, partout et en toute circonstance où l’on est. C’est se sentir perpétuellement en chemin et en axe avec sa verticalité et ses valeurs. C’est toujours revenir à soi, non pas parce que l’on est le nombril du monde mais parce que tout ce que l’on vit, on le vit depuis notre nombril. Le reste, effectivement, c’est de la géographie extérieure.
La marche te ramène, elle te ramène, elle te ramène
Laisse-toi trouver par ce que tu cherches sans permettre à qui que ce soit d’autre de te dire qu’il sait mieux que toi ou plus que toi ce dont tu as besoin.
Méfie-toi de qui te promet une transformation. Méfie-toi des kits du développement personnel qui te disent qu’après avoir traversé tes ombres tu vas trouver la lumière ! La marche fait mieux que tout ça : elle te ramène. Elle te ramène. Elle te ramène à ton corps qui sait, au présent qui suffit, au centre qui tient. À ton intuition qui te parle… toujours et encore… jusqu’à ce que ton corps crie !… parce que tu ne l’entends pas, tu préfères écouter les autres.
Les autres, c’est le bruit du monde entre toi et toi-même.
Cela ne veut pas dire que l’on ne peut pas s’inspirer du chemin des autres, mais cela reste le chemin de l’Autre avec son prisme, ses ampoules, ses ravins, ses sources, ses passages étroits, ses plateaux de silence, ses déserts arides, ses marécages de mélancolies et ses sommets joyeux qui l’oblige à calibrer sa propre boussole intérieure… Pas la tienne !
C’est là le sens profond d’une marche initiatique : un rite de passage vers ton propre pays intérieur. Un voyage au cœur du dialogue oublié entre ton corps et ton chemin de vie. Le mot « initiation » vient du latin initium, commencement. Encore faut-il être attentif à chaque commencement des nouveaux chapitres de nos vies. Chaque départ sur un sentier est un recommencement. Un nouveau chapitre. Chaque aube est une porte. Chaque pas est un premier pas. Comme disent les Amérindiens : chaque jour où le soleil se lève pour toi est une nouvelle vie que tu peux investir comme tu le souhaites.
Alors, trouve ta boussole intérieure, donne-toi l’espace et le temps de la calibrer et place-la au centre de ta vie. Une fois que tu l’auras trouvée, marche toujours depuis ce centre. Choisis ton prochain pas depuis ce centre. Chaque décision, chaque direction, chaque rencontre… toujours à ton rythme et dans ton centre ! Évalue chaque chose depuis ce lieu en toi qui sait, avant que le bruit du monde recouvre ta voix.
Gassendi écrivait à Descartes en 1641 : Ambulo ergo sum, « Je marche donc je suis. » Le philosophe de Digne, fils de Provence et des sentiers, savait déjà que la pensée naît du mouvement, que l’existence se prouve par le corps en chemin.
Partir, et laisser ceux que l’on aime
Maintenant que tu sais que tu dois partir chercher et calibrer ta boussole intérieure pour (re)trouver ta voix, reste la question que tout le monde me pose, celle qui arrive toujours avant le premier pas.
« Céline, comment tu oses laisser tes enfants pour marcher des mois ? Que devient l’amour quand tu mets un sac sur son dos ? Est-ce que partir, ce n’est pas abandonner ? »
Tout un programme…
Spoileur… à votre avis ?
Je répondrai à cette question. Je la prendrai à bras-le-corps, avec la chair et la vérité que le sujet exige. Mais ce sera le prochain récit… parce que cette question-là mérite son propre espace, son propre silence, sa propre marche.
D’ici là, laisse-toi trouver par ce que tu cherches… Sans permettre à qui que ce soit de te dire qu’il sait mieux que toi de quoi est fait ton propre chemin.
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