Va vers toi !
Et si aller vers soi, c’était se défaire de tout ce que la vie a fait de nous ?
Suis-je capable, à 47 ans, de laisser tout ce que je suis pour être qui je suis ? Vaste question, où s’entremêlent l’Avoir et l’Être.
Bon… à première vue, dit comme ça, on pourrait penser que je suis une adepte de la masturbation intellectuelle, plus que cérébrale d’ailleurs. Et… vous n’auriez pas tort. Mais n’est-ce pas le propre de celui — ou de celle — qui cherche ?
Ok… allons à l’essentiel.
Je vous écris du cœur de l’Albanie, après une nuit en mer très agitée ; nous venons de quitter Tirana en direction de Thessalonique, en Grèce. Il est dit que l’Albanie est un pays pauvre, voire le plus pauvre d’Europe. Pauvre de quoi ? Je traverse une terre aux montagnes majestueuses, époustouflante de beauté, de force et de féminité. La poésie des routes cassées, sinueuses, des lieux fantasmagoriques et toujours habités, entourés de massifs aux sommets enneigés et aux flancs parés des dégradés de l’automne… Tout ça me fait prendre conscience à quel point on s’en fout.
On s’en fout de se poser autant de questions. Et en même temps, je prends conscience, ici, à quel point il est regrettable que nos ancêtres aient opté pour l’encensement des valeurs culturelles au détriment des naturelles. J’ai parfois l’inconfortable sensation de perdre mon temps et ma vie à me poser autant de questions, à chercher, chercher, chercher.
De toute façon… qu’est-ce que tu penses bien pouvoir trouver, débusquer, découvrir, Céline ? La Vérité ? Sérieusement ? Céline… existe-t-elle ? Ou es-tu tout simplement en train de t’inventer une vie depuis que tes enfants ont décidé de partir vivre chez leur père ? Eh oui… après sept mois de marche, j’en suis partiellement encore là.
La fourmi se pose-t-elle la question de savoir qui elle est ? Combien d’entre nous, ne se sentant pas à leur place, auront vraiment le courage — ou la douce folie — de tout envoyer balader pour changer de vie, en prenant le risque d’y arriver plus que de ne pas y arriver ? Comment et pourquoi un autre que toi pourrait-il savoir, mieux que toi, quel chemin tu peux ou dois emprunter ?
Attention : je ne dis pas que l’Autre ne soit pas en capacité d’accompagner. Pour autant, tout doit partir du centre de l’être. J’ai un très gros problème avec l’autorité ; ce n’est donc pas moi qui irai voir Pierre, Paul, Jacques — ou même Marie-Madeleine — pour un stage de reconnexion. En ce qui me concerne, je le fais seule, en marchant dans la nature. J’en suis à plus de 20 000 km. Est-ce vraiment efficace ? Ça l’était, jusqu’à ce que je commence ce voyage dingue sur les traces de Marie-Madeleine, et que le conflit israélo-palestinien me cloue sur place.
J’ai toujours cru en l’expérience, à la connaissance empirique. J’ai l’impression d’avoir toujours été allant vers. Je n’ai presque pas lu jusqu’à mes 40 ans, je n’en avais pas le temps : j’ai préféré voyager, barouder, expérimenter… mille et une vies en une vie. C’est pour cela que je suis devenue photographe, d’ailleurs. Et voici une première piste du pourquoi je me cherche : à force de vivre en immersion la vie des autres, peut-être ai-je oublié de vivre la mienne ?
Petite, j’étais très timide — si, si, je vous assure. Timide n’est même pas l’ombre de ce que j’étais. Je pouvais passer des heures en silence quand on me posait une question ; j’ai le souvenir de me cacher entre les jambes de ma mère, dans une robe en velours rouge bordeaux à fleurs jaunes. Qu’est-il arrivé à cette petite fille pour qu’elle devienne la femme qui perd, souvent, l’occasion de se taire ?
Si je suis sincère, voilà la seule vraie intention que j’ai posée le 9 avril 2023, jour de mon départ sur la Via Magdalena dont je me fais la pionnière : retrouver l’enfant que j’étais. Faire le silence nécessaire pour entrevoir ce que celle qui habite en moi a à me dire. Marie-Madeleine, celle qui voit avec le cœur, la clé de voûte des saintes écritures…
Nous sommes le 16 décembre 2023, et je n’ai pas l’impression d’avoir réussi à faire le silence. La bonne blague, c’est que cette année, toute ma famille a quitté Cusco pour d’autres cieux. Que dois-je comprendre ?
Céline, ne cherche ni en arrière ni en avant… Juste ici et maintenant.
Est-ce cela que je suis allée chercher rue Saint-Jean, à la maison de la source, chambre 45 ?
— Bonjour Annick.
— Qui êtes-vous ?
— Je m’appelle Céline Anaya Gautier, et je suis depuis plus de huit mois sur les traces du féminin, du sacré et de Marie-Madeleine. J’ai quelques questions à vous poser, pour mon cheminement.
— Vous venez de la Sainte-Baume, ma pauvre enfant ? Mais vous avez traversé la France entière pour venir me voir ! Je ne peux pas vous accorder d’interview… je n’ai plus les idées très claires. Pourquoi Marie-Madeleine ?
— J’interroge la place de la femme et du féminin dans notre société, par rapport à leur place dans l’histoire et les trois religions monothéistes.
— Il n’y a qu’une source. Tu peux déjà simplifier.
— Et la place du féminin, entre Marie la Sainte et Marie-Madeleine la prostituée ?
— Dans ta vie, il ne doit y avoir de la place que pour toi. J’ai 101 ans… Ne perds pas de temps, et va vers toi.
Jamais je n’oublierai ce petit sourire malicieux sur son visage lumineux. Un sourire de tendresse, le sourire d’une grande dame qui voit une enfant s’agiter dans son propre bac à sable. Mais qu’est-ce que peut bien être ce va vers toi dont tout le monde parle ?
Céline, tu es tellement multiple. La petite Céline timide, l’ado bomba latina des beaux quartiers de Lima, la Celina des Andes, la baroudeuse, la péruvienne, la photographe, la sensuelle, l’écrivaine, la femme-pont, l’excessive, la mère… et celle que vous pensez que je suis. Ne me dites pas que je suis toutes celles-là ensemble : je le sais, sans vraiment le savoir.
Je ne sais peut-être pas encore vraiment qui je suis, mais petit à petit, je sens que je me défais d’une certaine peur qui, si elle ne m’a pas empêchée de faire, m’a toujours limitée dans ma légitimité d’être. Quelle folie d’écrire une lettre à cœur ouvert et de s’offrir au monde sans filtre… Ne sont-ce pas les filtres, les masques, les secrets, qui font que nous en sommes encore là ? Mentir, paraître, cacher pour mieux inexister.
Alors, comment et par où commencer à envisager le va vers toi ? Peut-être en dépassant la dépendance à la fameuse quête de soi, pour laisser place à l’impérieuse révélation du Je suis. « Je suis » est forcément la meilleure version de moi-même. Rien d’autre que toi, ici, maintenant, aujourd’hui. Demain étant, à mon humble avis, le ventre sacré, la terre fertile de ton être, dans laquelle ton « Je suis » peut se déposer pour germer — et être, à chaque instant, tout simplement ce qu’il est.
Promis, la semaine prochaine, j’arrête de me regarder le nombril, et nous passons aux choses sérieuses : les croyances. Tout un programme. ⏳
Céline, qui va vers elle. 🌹
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