Marie Madeleine – la femme qui ouvre les portes

Rencontre sur la Via Magdalena — La porte ouverte
Rencontre sur la Via Magdalena — La porte ouverte

09 avril 2023 — L’aube d’un nouveau monde

J’ouvre les yeux.
Il est sept heures du matin. La lumière filtre doucement à travers les rideaux de ma chambre, à Meudon. À première vue, rien ne distingue cette journée des autres. Et pourtant… quelque chose a basculé.

Pour la première fois de ma vie, je prends conscience que Pâques célèbre la résurrection du Christ. Autour de moi, mon appartement est vide. Je suis allongée sur un tapis de sol, au milieu de mon salon, où une dizaine de pèlerins dorment encore, étendus à même le sol. Mes enfants sont là, juste pour le week-end — ils vivent désormais chacun chez leur père. Et dans deux heures, je ne serai plus « chez moi ». Pour certains, je deviendrai une SDF. Pour d’autres, celle qui, aux côtés de mon amie Claire, part sur les traces de Marie-Madeleine, pour ouvrir la Via Magdalena.

Claire, réveille-toi, c’est l’heure !

Le cœur bat fort.
Massy, Chilly-Mazarin, Morangis… Pour notre premier jour, nous parcourons 22 kilomètres. Ici, rien à voir avec Compostelle : pas de refuge pèlerin, pas de donativo, seulement du bruit, du béton, des avions, des portes closes et la cadence effrénée du monde moderne.

Assises sur un banc à l’entrée du parc Saint-Michel de Morangis, il est 17 h 43.
Nos sacs pèsent une tonne. Nous sommes épuisées, frigorifiées. Le soleil décline, et autour de nous, les familles rentrent chez elles.
En les voyant, les larmes montent. À quel moment ai-je décidé, moi qui ne suis même pas catholique, de partir sur les traces d’une femme mi-sainte, mi-prostituée, que je ne connais pas ?

À côté de moi, Claire reste silencieuse.
Je lis sur son visage la fatigue et le découragement. Sommes-nous assez naïves pour croire que le monde va s’incliner parce que nous marchons en pèlerines ? Je me ressaisis et tente le coup de fil de la dernière chance.
Sur Internet, j’ai trouvé une liste de sept prêtres du coin.

Tous ont dit non.
Il en reste un.

Non, mademoiselle, désolé, je ne suis pas à ma paroisse, je suis en province.
Mais vous avez peut-être un autre numéro ? Quelqu’un ? Un ami ? Un centre d’hébergement ?
Je le supplie.
Nous sommes des pèlerines, nous allons à Jérusalem, et c’est Pâques, tout de même ! On ne va pas dormir dehors ! Vous devez nous trouver quelque chose…
Un long silence.
Claire et moi retenons notre souffle.
Il y a peut-être…
Oui ?
Mais ce n’est pas sûr du tout…
Pas grave, dites toujours !
L’école catholique Saint-Joseph. Il y a une communauté de sœurs là-bas.

Un éclair d’espoir.
Nous courons, nos sacs sur le dos, vers une grande bâtisse à la porte verte.
Claire sonne. Le silence est interminable.
Je murmure :
Marie-Madeleine, on fait notre part, fais la tienne. Je n’ai pas quitté mes enfants pour dormir dehors.

Une voix :
Oui ?
Bonjour, nous sommes deux pèlerines en route pour Jérusalem. Nous ne savons pas où dormir…
Le silence suspend le temps. Puis la porte s’ouvre.
Une grande sœur, mince et rayonnante, nous accueille avec un sourire lumineux.

Claire, abasourdie, demande :
Vous… vous nous ouvrez ?
Moi, je fonds en larmes.
Ce sourire, cette porte ouverte me traversent de part en part. Derrière mes larmes : la fatigue, les doutes, la douleur des premiers pas, la culpabilité d’avoir laissé mes enfants, la peur de ne pas être à la hauteur de ce projet de film.

Il est 18 h. Les sœurs entrent en adoration. Nous les suivons dans la chapelle, hors du temps. Leurs voix s’élèvent, pures et simples : un chant à Marie de Magdala. Claire et moi nous regardons. Je pleure encore.

Ce soir-là, nous dormons comme des reines dans le gymnase de l’école primaire Saint-Joseph. Sœur Françoise-Raphaëlle, Oblate de Saint-François de Sales, nous sert un repas de Pâques merveilleux. Elle nous apporte Le Pèlerin de la semaine et le livre Dis, maman, c’est encore loin Compostelle ?
Je ne peux retenir mes larmes.

Au matin, après un petit déjeuner copieux, elle nous accompagne jusqu’à la porte :
Si vous avez trouvé à dormir à Morangis, avec Marie-Madeleine, la femme qui ouvre les portes, vous trouverez partout où reposer votre tête. Que Dieu vous bénisse.

C’est là, à Morangis, que nous comprenons : le pèlerinage a vraiment commencé.

Les jours suivants, les rencontres s’enchaînent, comme guidées par une main invisible.

À Seine-Port, Blaise, le Camerounais philosophe.
À Sens, les sœurs Apôtres de l’Amour, rieuses et passionnées. Nous parlons de Marie-Madeleine : la pécheresse aux sept démons ou l’Apôtre des apôtres, reconnue par Jean-Paul II.
À Villeblin, Louis nous offre des huiles essentielles pour soulager nos douleurs.
À Chaumont, Anne et Éric, le policier, nous ouvrent leur maison pour une soirée joyeuse.
À Guerchy, l’artiste Jean-Louis Espilit et son compagnon Denis Prince nous accueillent comme des amies. C’est là que je choisis ma jupe de marche, venue du Rajasthan — ma seconde peau jusqu’à aujourd’hui… et, je l’espère, jusqu’à Magdala.

Après douze jours de marche, nous atteignons enfin la colline éternelle de Vézelay, premier lieu de contact avec Marie-Madeleine et ses reliques.
Claire rayonne, comme si elle retrouvait une vieille amie.
Moi, je ne ressens rien. Le vide. L’absence.

Et pourtant, c’est ici que tout s’ouvre.

Nous rencontrons Anne-Marie Bonhomme, ancienne religieuse devenue iconographe ; elle peint la lumière du Christ qu’elle a entrevue en frôlant la mort.
Pour elle, Marie-Madeleine n’a pas eu besoin du Christ pour être entière. Ces mots me bouleversent.
Puis vient Frédérique Le Marchand, artiste inspirée par le visage du Christ. Elle nous apprend qu’en hébreu, sainte et prostituée ne diffèrent que d’une lettre, selon la manière de prononcer.
Le pèlerin, dit-elle, n’est pas en chemin, il est en devenir.
Magique.

Claude Matoux, parfumeur et myrrhophore, nous parle de la sainte à travers ses créations d’huiles et de savons.
Je trouve alors le savon de ma vie : or, encens et myrrhe.

Au Centre Marie-Madeleine, nous croisons Joëlle, qui accompagna Christiane Singer dans Derniers fragments d’un long voyage, et Christelle Willemez, qui met en scène ses textes.
Tout semble nous préparer à ce que sera le film de notre marche.

Pendant trois jours, Claire et moi sommes emportées dans un tourbillon divin. Les signes affluent de partout — sauf du lieu supposé abriter les reliques.
Claire se recueille, reçoit la bénédiction du pèlerin. Moi, je demande à Anne-Marie de me bénir.

Après quinze jours, la douleur du départ s’apaise.
Nos corps s’adaptent.
Le chemin devient notre maison.
Et dans le silence des pas, une certitude se forme :
Marie-Madeleine nous cherche. Elle nous appelle. Elle nous ouvre la voie.

Alors je lui demande, du fond de mon être :
Marie-Madeleine, qui es-tu vraiment ?

Céline, en quête de soi… 🌹

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